Article 20
"Le mal consiste en ce que nous donnons à des élèves de moins en moins aptes à le
recevoir, un enseignement de moins en moins propre à leur être communiqué ",
écrivait Lanson en 1909. Nous allons gémissant que l’enseignement est en crise, nos
prédécesseurs en faisaient tout autant. D’où l’intérêt, pour penser notre présent, d’un
détour par le XIXe siècle où se met en place le " dispositif moderne des lettres ". Ce
qui change au XIXe siècle, c’est en effet le rapport entre l’écrivain, le critique et le
professeur. Le classicisme "est un cercle dans lequel on met en jeu les mêmes valeurs
et les mêmes démarches, qu’il s’agisse de produire, d’apprécier, d’enseigner" une
littérature qui se veut éloquente c’est-à-dire porteuse d'une vérité universelle
La littérature sur son Aventin
Le trait majeur du XIXe siècle est l’émancipation d’une littérature autonome et consciente de son
magistère intellectuel par rapport au modèle de l’éloquence ou à ce que Perelman appelle l’empire
de la rhétorique. A la rhétorique générale qui se déployait dans l’école, le barreau, la chaire on
substitue une rhétorique restreinte qu’on va baptiser esthétique ou poétique pour en faire ressortir la
nouveauté. Le point extrême de ce retrait de la littérature sur son sublime Aventin est la période
symboliste où l’écrivain, renonçant aux missions nationale, sociale, politique ou religieuse du
pouvoir littéraire alléguées par les romantiques, justifie sa royauté par une gnose du langage. Ainsi
au moment même où les Français goûtent enfin les joies de la parole publique, la littérature dévalue
l’éloquence et se resserre dans ce qu
Le XIXe siècle est l’âge d’or des orateurs politiques. Avant la Révolution, l’éloquence politique
avait été rêvée plus que pratiquée. Les parlementaires adressaient des remontrances, mais à genoux,
à des rois, qui, depuis Henri IV, ne parlaient guère, car le bon plaisir n’a que faire de convaincre.
C’est donc Bossuet, Bourdaloue, Corneille ou Racine qui, sur des tribunes de substitution, avaient
pris en charge la dénonciation des misères ou la réflexion sur la bonne marche de l’État. Restait la
nostalgie du forum, entretenue par l’éducation. La subite explosion oratoire de la Révolution ne
s’expliquerait pas si l’orateur n’avait été d’abord ce héros rêvé avant de devenir la voix de la nation.
La révolution fait brusquement du dire éloquent un faire ; les droits de l’homme existent parce qu'ils
sont déclarés, les institutions parce qu’elles sont proclamées et chaque mot crée un monde. Les
Anglais depuis Edmond Burke en sont horrifiés. Mais leur critique de la souveraineté du discours
n’a pas en France d’équivalent. Le prestige de l’orateur est tel, Henri Heine le note tristement en
1840 dans Lutèce que "le système représentatif et parlementaire absorbe les meilleurs comédiens
d’entre les Français ". Aussi bien il ne reste au théâtre de talentueux... que les actrices. Les
meilleurs prédicateurs (Lamennais ou Lacordaire), les avocats célèbres (Berryer) les grands poètes (Hugo ou Lamartine) les penseurs (Guizot ou Tocqueville), deviennent députés .Au cours du siècle,
la parole libérée fait refluer la violence au point que Gambetta peut croire "que tout ce pays n’est
qu’une énorme tribune ".
C’est dans ce moment du triomphe des orateurs que se développe, au nom de la Raison, du sujet ou
de l’Histoire, une contestation de la rhétorique qui va gagner progressivement le discours
pédagogique.
Dès la Révolution, l’éloquence est condamnée au nom de la Raison et assimilée à une sophistique.
Les révolutionnaires craignent "l’abus des mots". En 1791, Domergue lance un "journal de la langue
française "afin de constituer " une rhétorique et une poétique raisonnée " pour des "jeunes gens que
le nouvel ordre des choses destine à porter la parole dans les assemblées représentatives"; il cherche
la "langue exacte" car "il n’y a pas de véritable éloquence sans la propriété des mots, comme il n’y a
pas de bonne peinture sans la correction du dessin ". Le 30 juillet 1791, il crée la société des
amateurs de la langue française "consacrée à la régénération de la langue" à laquelle adhèrent
Condorcet et Robespierre. Les idéologues reprennent cette critique de la rhétorique. A l’École
normale en 1795, contre Laharp
D’autres condamnent l’éloquence au nom de la sincérité et de l’authenticité. La réforme, en
intériorisant le rapport à Dieu, avait valorisé la parole privée et spontanée. C’est la source de
1’antirhétorique des modernes et en particulier de l’effusion romantique. Le romantisme inculpe
l’orator comme un moi avide de pouvoir et de vanité et récuse largement toute éthique de l’idéal ou
du modèle objectif. Se conformer à un modèle, privilégier le mimétisme passe aux yeux des
romantiques pour de l’hypocrisie. Lorsque dans La Chartreuse de Parme, Fabrice touche au somme
de l’éloquence religieuse, c’est que son discours n’a pour finalité que de séduire Clélia. Pervertie, la
rhétorique de Fabrice ne survit que dans son asservissement à l’éros ! Ainsi la méfiance envers la
cérémonie politique, académie
Enfin dès Thermidor la rhétorique est condamnée au nom du sens de l’Histoire. Ce qu’on lui
reproche, parce qu’elle est nourrie des antiques, c’est de conduire les Français à se tromper
d’époque: la rhétorique scolaire ou politique fait de l’antiquité un magasin d’exempla sans souci de
la distance historique. Le but n’est pas de connaître le passé comme tel mais de faire venir le passé
dans le présent jusqu’à l’absurde. Le conventionnel Hérault de Séchelles souhaitant disposer de
modèles pour écrire la constitution de la France réclama les lois de Minos " sur le champ ", dit-on.
La critique des potentialités despotiques du modèle de la vertu antique spartiate surtout, devient très
vite un lieu commun il est vrai qu’à travers la rhétorique
Ce qui dans les deux cas est en cause, c’est le poids des morts sur les vivants du fait d’une éducation
littéraire qui en France tient lieu d’éducation politique. Qui nous débarrassera des Grecs et des
Romains ?
Cette dévalorisation de la rhétorique est repérable à des indices très divers: dans les modifications de
l’organisation du champ littéraire par exemple. On a pu dater la "naissance de l’écrivain" du XVIIe
siècle (Viala) mais c’est le XIXe qui donne à la " littérature pure " ses institutions prestigieuses.
Durant toute la première moitié du XIXe siècle, le champ littéraire reste organisé autour de
l’Académie française où l’on célèbre les grands genres: l’art oratoire, la grande poésie, et l’histoire,
qui tous relèvent de l’éloquence. Dans les concours de poésie on compose sur les merveilles de la
machine à vapeur (Louise Colet, l’amie de Flaubert, triomphe)... Au XIXe siècle, l’Académie chérit
particulièrement les historiens, elle les chérit d’ailleurs encore. L’histoire est le
Cette bohème, pittoresque ou révoltée, a laissé une trace profonde dans l’imaginaire des artistes, de
Verlaine ou Rimbaud à Apollinaire. Elle a aussi diffusé tout un art de vivre dans l’ensemble de notre
société, où le culte du moi, jadis apanage de la bohème, est devenu un trait commun. Contre la
rhétorique, art social, s’affirme une littérature du moi créateur. La phrase de Fourier "pour moi, je
suis inventeur et non orateur", citée par Barthes dans Sade, Fourier, Loyola marque le passage des
classiques aux modernes mais aussi le renoncement à la "langue commune" où se forgeait le
consensus.
Car cette crise de la tradition rhétorique, nous pouvons la repérer aussi dans le développement au
cours du XIXe siècle d’une critique du cliché et des lieux communs. Dans la société hiérarchique
d’ancien régime, le langage se figeait en formules rituelles écoutées dans un esprit de soumission. À
travers la formule rituelle, les sujets reconnaissaient la règle commune et la vérité. Mais quand les
formules ne sont plus obligatoires, quand la littérature ne se définit plus par rapport à ce langage
qu’elle intègre et qui en fait le véhicule d’une représentation commune, ce qui était formule devient
cliché. La littérature adopte alors un rapport ironique à la banalité du discours social. Le lieu
commun n’est plus "le lieu de la rencontre de la foule, le rendez-vous public de l’éloquence"
comme l’écrivait Baudelai
Peut-être aujourd’hui est-il temps de ne plus glorifier les seules vertus de l’écart et de la singularité
géniale et de redouter la Terreur dans les lettres. Malgré Flaubert, le magistère de l’homme éloquent
n’a jamais été totalement ruiné même s’il n’est plus admis que sous bénéfice d’inventaire. Dans
Temps et récit en débat, Ricœur remarque que la dissonance n’est qu’une des faces de la modernité.
"C’est bien sûr dans le domaine juridique vaste archipel de la cohérence mais aussi dans l’éthique
des relations avec autrui et dans la réflexion sur les fondements de la démocratie, que la demande
d’intelligibilité est inexpugnable. La littérature, quand elle s’oppose massivement à la
non-littérature, entre dans une errance, qui est en même temps un grand exil, dans la mesure où elle
devient une aventure du langage coupée des autres aventures de la p
Ce qu’il nous faut donc tenir ensemble pour définir la littérature aujourd’hui, c’est une double
affirmation. La littérature vit de la distance, mais elle vise une signification universelle. Elle vit de la
distance, Aristote et Brecht s’accordent sur ce point avec les tenants de la pureté littéraire. Pas
d’œuvre de langage sans une opération de distanciation qui peut se réduire d’ailleurs au geste même
par lequel je détache du flux du langage habituel un morceau comme dans La Cantatrice chauve.
C’est peut-être ainsi qu’il faut lire le long refus de l’institution scolaire de prendre en compte les
vivants : la littérarité, se nourrit de l’éloignement. Mais pas de littérature non plus qui ne propose au
lecteur une configuration du monde et ne vise une praxis: c’est vrai de l’essai comme du roman
L’empire pédagogique de la rhétorique
L’histoire du dispositif des lettres au XIXe siècle est celle d’un écart croissant entre la littérature qui
s’affirme, on l’a vu, dans sa spécificité et l’institution scolaire qui reste fidèle au modèle rhétorique.
Il en est de l’enseignement du français comme de la politique française: la Révolution pose des
principes sans avoir le loisir ou les moyens d’une rupture décisive: le modèle de la pédagogie
jésuite, combiné au XVIIIe siècle avec l’apport de la rhétorique gallicane, continue à imprégner les
pratiques jusqu’au début de notre siècle. On peut bien détester les jésuites le ministre de l’instruction
Villemain, en 1845, pousse la phobie jusqu’à prendre un tas de pavés sur la place de la Concorde
pour des jésuites cherchant à lui faire un mauvais parti cela ne change rien à l
L’objectif est de former l’homme éloquent et moral. Les jésuites ont toujours un adversaire à
convaincre : au XVIe siècle le protestant, au XVIIe le janséniste et les peuples sauvages, au XVIIIe
le libertin ou l’incrédule: d’où, dès 1599, la place centrale dans le ratio studiorum de la rhétorique
dont l’histoire n’est que la servante. L’adjonction progressive de disciplines ne remet pas en cause
cette prééminence initiale de la rhétorique et ce souci de moralité qui marquent durablement
l’enseignement du français.
La lecture (praelectio) et la dispute sont les deux outils de la méthode. Les élèves individuellement
ou en troupes adverses rivalisent et se confrontent au modèle antique. La praelectio est l’origine de
notre explication de texte. En revanche la dispute pro et contra médiévale puis jésuite va disparaître
très tôt de notre enseignement au profit de la harangue et de la déclamation. Aussi bien on pourrait
prétendre qu’en récusant les médiévaux et les jésuites, la France s’est privée de cette culture du
débat qui est dans les pays anglo-saxons la garantie du pluralisme démocratique.
Le canon est choisi en fonction de sa distance avec le vécu de l’élève. La distance est formatrice par
elle même. L’emploi du latin dans les collèges français n’a pas pour seule justification le contact
avec les anciens ou avec les textes évangéliques mais le décentrement par rapport à la langue
parentale, la langue des désirs, et des besoins ; par le latin on médiatise les émotions et les passions,
on perd la naturalité de son rapport au monde. Cet éloge de la distance va courir durant tout le XIXe
siècle. Une langue morte, parce qu’elle est morte, est pure de toute influence vulgaire. D’où son
intérêt pour remplacer chez l’élève la nature par la culture; d’où la beauté littéraire et la vertu morale
des textes anciens. En 1914 James Joyce évoquait dans Portrait de l’artiste en jeune homme
On a souvent prétendu que ce modèle rhétorique s’épuisait au XIXe siècle. Françoise
Douay-Soublin a montré au contraire qu’il connaissait une véritable "renaissance". La rhétorique
reste dans le lycée du XIXe siècle la discipline maîtresse: le cursus s’achève après les deux ans
d’humanités par la première ou classe de rhétorique, les deux dernières classes (philosophie,
matelem) étant souvent négligées. De 1808 jusqu’à 1902 le baccalauréat ès lettres est d’ailleurs le
préalable nécessaire au baccalauréat ès sciences.
Dans chaque classe les matières littéraires dominent, sauf sous l’Empire où la critique de
l’éloquence au nom de la science conduit à faire une large place aux sciences dans les écoles
centrales. Ce qui frappe aussi est l’indistinction entre les matières littéraires. Nos débats actuels sur
la plurivalence des professeurs sont un retour à une tradition ancienne. En 1846 par exemple c’est le
professeur de rhétorique qui enseigne la religion (1 heure), le français (3 heures), le latin (3 heures),
le grec (2 heures) et l’histoire (2 heures) soit 11 heures sur les 18 heures de cours dispensées. Ce
n’est qu’en 1863-1864 que sont créées l’agrégation d’histoire (à laquelle l’histoire littéraire est
d’abord rattachée) et celle de philosophie. Il en résulte qu’il est malaisé, pour ne pas dire arbitraire,
de distinguer dans les programmes ce qui relève de l’enseignement des lettres au sens où nous l’ent
L’enseignement est bilingue en latin et en français jusqu’en 1818, les cours de philosophie sont
même donnés exclusivement en latin et les exercices proposés dans les deux langues sont proches.
Pierrot Deseilligny, professeur à Louis-le-Grand et qui eut Baudelaire pour élève a donné de
nombreux exemples des trois types de sujets pratiqués:
• narrations et scènes: Les hommes après le déluge, Jérémie sur les ruines de Jerusalem, les Goths dans Athènes...
• lettres: Pétrarque à un savant ami, Fénelon à Louis XIV après la révocation de l’édit de Nantes, lettre à Washington...
• discours d’histoire ancienne (Marc Aurèle mourant à ses amis, Périclès défendant Phidias) ou moderne : éloge funèbre de Duguesclin, Henri IV à Sully, Washington à son armée en la
licenciant. Diderot, à dix ans, avait traité un sujet d’histoire plus ancienne encore: le discours
du serpent à Eve pour l’induire en tentation...
Souvent l’argument à développer est le résumé d’une œuvre brève, étudiée ensuite en guise de
corrigé. Ainsi "un sergent écossais, aux Américains sauvages dont il est le prisonnier pour se
soustraire à la mort" est tiré de l’abbé de Raynal. A Rouen, Flaubert est invité à traiter l’histoire du
Mateo Falcone de Mérimée. Puis les meilleurs de ces travaux d’élèves sont lus en classe par le
professeur de sorte que dans cette éducation à l’éloquence, on ne travaille pas "l’oral ".
Dans tous ces sujets l’étonnant pour nous est le poids de l’éloquence militaire et plus largement de
l’éloquence héroïque. Saint-Just en avait rêvé. Dans ses Institutions républicaines, il imagine les
garçons élevés à la campagne en commun jusqu’à 16 ans, vivant de racines, de fruits, de laitage, de
pain et d’eau loin des molles caresses maternelles. A ces jeunes spartiates, on distribuera des prix
d’éloquence: "Le prix de l’éloquence sera donné (...) à celui qui aura proféré une parole sublime
dans un péril, qui par une harangue sage aura sauvé la patrie, rappelé le peuple aux moeurs, rallié les
soldats. Le prix de la poésie ne sera donné qu’à l’ode et à l’épopée". De cette utopie l’Empire fit une
réalité: dans les classes on célébrait Austerlitz ou Iena et on donnait dans le sublime, comme le
montrent les Souvenirs de l’historien Quinet: dans les discour
Pareille éducation avait pour but de stimuler l’énergie et de former l’homme moral. Le siècle est
émaillé de débats houleux sur la moralité du canon littéraire dont le plus bel exemple est la
controverse soulevée par le livre de l’abbé Jean Joseph Gaume, Le Ver rongeur des sociétés
modernes ou le Paganisme dans l'éducation (1851). Gaume aurait voulu supprimer les anciens et les
"communistes" comme Fénelon au profit de la lecture exclusive des Pères de l’Eglise. Un tel
extrémisme était voué à l’échec dans une société largement sécularisée mais la visée morale n’en
reste pas moins prédominante et justifie la prééminence des langues anciennes et des classiques du
XVIIe siècle. L’antique ou l’ancien sert en effet de digue contre un siècle trop matérialiste et
utilitaire: le ministre Fortoul qui prétendait en 1852 limiter
S’éloigner de l’utilité, c’est aussi pour les élites préserver leur distinction par rapport au peuple
absorbé dans la quête du bien-être. Il ne faut pas "appeler indiscrètement les classes inférieures" au
latin, écrit Cousin dans son rapport de 1831 sur l’instruction publique en Prusse. La hiérarchie des
disciplines est en effet une question sociale autant qu’intellectuelle. Les sciences "font peuple". Le
savant Arago peut bien arguer à la Chambre (24 mars 1837) que les sciences ont pour mérite de
former des esprits ouverts ; on lui répond que les études scientifiques sont "un métier de manœuvre"
ou comme Lamartine que les mathématiques ou l’enseignement commercial et industriel sont
"l’application du matérialisme du XVIIIe siècle à l’éducation"; les belles-lettres seules forment
L’enseignement secondaire, parce qu’il était littéraire et volontairement "inutile ", était donc
réservé aux "héritiers ". L’empire rhétorique n’a jamais concerné qu’une minorité. De 1876 à 1914,
encore selon Maurice Gontard, un élève sur 2000 seulement passe du primaire dans le secondaire.
Cet enseignement rhétorique de surcroît n’était pas sans défaut: la technique de l’amplification
tournait vite à l’accumulation de clichés ; le jeu de rôles à la routine: en 1903 dans L'Education de la
démocratie Lavisse évoque ces sujets à traiter, selon la matière, obligatoirement en trois, quatre ou
cinq paragraphes : un paragraphe par idée, une idée par paragraphe. Tyrannie assurément, quoique
nos dissertations tripartites offrent moins de liberté encore... Surtout il reproche à l’habileté
rhétorique de l’emporter sur le goût du savoir: on suit la forme jolie sans souci de vérité: "c’était le
naturel couronnement d’une éducation imprécise que cette rhétorique où nous fîmes parler trop de personnes que nous ne connaissions guère sur des choses que nous ne connaissions pas
davantage ". La mise en garde vaudrait pour bien des
Le déclin de l’empire après 1880
Dans un article célèbre (" Rhétorique et enseignement ",Figures II, 1966), Genette a daté de la fin
du XIXe siècle le démantèlement de la rhétorique. Antoine Compagnon a étudié dans La Troisième
république des lettres (1983) les réformes lansoniennes, point d’origine de notre enseignement
moderne. Le propre des grands livres c’est de nourrir leur propre contestation: le démantèlement de
l’empire rhétorique nous parait aujourd’hui à la fois plus ancien et moins complet qu’on ne l'a cru.
Plus ancien : la dissertation littéraire fait son entrée dans les épreuves d’agrégation dès les années
trente: en 1836 par exemple on demande pourquoi les littératures en général commencent par la
naïveté et finissent par l’affectation? Puis l’exercice descend dans le secondaire: en 1864, on
introduit la dissertation philosophique au baccalauréat, en 1890 la dissertation littéraire sur le
modèle de la dissertation philosophique. Mais le philosophe médite sur le monde, le littéraire s'en
tient à l'art d'écrire. En passant de la rhétorique à la poétique les études de lettres ont renoncé à
penser...
Cette évolution en fait ancienne de la discipline, est aussi moins brutale qu’on ne le croyait comme
l’a montré Martine Jey. La rhétorique a survécu jusqu’à une date très récente dans l'enseignement
des langues anciennes. A s’en tenir au français, le canon des textes au programme ne change guère
de 1800 à 1925 et même aux années quarante. Les écrivains du XVIIe siècle restent prépondérants:
ils constituent 69,63 % des auteurs étudiés dans les trois dernières classes avant 1880, 54,45 % de
1880 à 1925, mais encore 72,29 % dans la classe de rhétorique pour cette période. Au palmarès la
première place revient à Bossuet suivi de Racine puis de Corneille et Molière, plus loin La Bruyère;
bien plus loin, Boileau, Fénelon, La Fontaine, Fléchier, Pascal. La littérature est donc dominée par
une triade de grands dram
Pareil canon surprend: "c’est une absurdité de n’employer qu’une littérature monarchique e
chrétienne à l’éducation d’une démocratie qui n’admet point de religion d'Etat ", écrit Lanson le 30
septembre 1905. La troisième République ne conçoit pas la laïcité comme un espace neutre ouvert à
la libre confrontation des idées, et des croyances mais comme une arme de combat. Pourtant la
République a glorifié les écrivains de l’ancien régime et n’a fait qu’une place menue à ses pères
spirituels. Lamartine, Hugo sont tardivement introduits (1895); ils pensent "bien" mais leur beauté
n’est qu’imparfaitement classique. Le XVIIIe siècle est idéologiquement suspect: trop cosmopolite.
Après la défaite de 1870 comme après 1918, l’heure n
C’est dire que le canon n’est pas constitué en fonction de choix partisans exclusifs, pas davantage
selon la conception restreinte de la littérarité qui définit la modernité mais conformément à un idéal
moral et esthétique hérité du classicisme et à l’ambition d’unifier la nation idéologiquement divisée
autour d’une histoire commune. Les républicains autour de Ferry "réclament à tout le passé national,
en légitime patrimoine, les titres de la fierté française" (Mona Ozouf). Ce qu’on cherche à enseigner,
c’est l’ordre dans la disposition, la clarté dans l’expression, et l’universalité de la nature humaine
qui, comme on sait, s’exprime au mieux dans la tradition française. Il s’agit, proclame Lanson dans
son Histoire de la littérature, de "retrouver le visage de la France éternelle ", d’où la place centrale
Les exercices pratiqués évoluent selon la même chronologie que le canon. Amorcée sous la
monarchie de Juillet, l’évolution s’accélère à la fin du siècle mais sans rupture radicale avec
l’empire rhétorique. L'histoire littéraire est introduite en 1840 à l’oral du baccalauréat en complément de l’explication française; en 1880 est prescrite l’étude de questions générales
d’histoire littéraire : en seconde on parcourt la littérature jusqu’à la mort d’Henri IV; en rhétorique
on part de l’avènement de Louis XIII. En 1890 l’explication devient l’exercice majeur du cursus
scolaire. Une "véritable leçon de choses morales ". L’exercice n’était pas nouveau: il reprend de la
praelectio des jésuites sa structure même puisque on étudie successivement la situation historiq
L’enfer est pavé de bonnes intentions ministérielles. La réforme des années 1880 n’opéra pas la
rupture que ses partisans espéraient. Dès 1894, déplorant la prolifération des manuels d’histoire
littéraire et l’intensité du bachotage, Lanson se lamentait: "on se heurte toujours au baccalauréat dès
qu’on veut faire la plus légère amélioration dans le système de notre enseignement"...
Dans cet enseignement le but premier reste la formation morale quoique la patrie ait détrôné Dieu
comme référence ultime; encore le gambettiste Spuller en 1894 assimile-t-il l’enseignement à une
mission religieuse: on rappelle donc les enseignants (et les enseignantes encore plus) à la
respectabilité par où ils doivent égaler les religieux, et on exclut les "obscénités et polissonneries,
dont nos chefs d’œuvre sont souvent parsemés" (Lanson) car "nous ne préparons pas des dilettantes,
ni des struggle for lifers ". La concurrence accroît l’exigence morale et la prudence dans les
réformes. À la fin du siècle enseignement public et privé tous deux payants sont à parité et
l’enseignement catholique reste le conservatoire de la tradition littéraire ancienne. Mais cette
éducation m
Le démantèlement de l’empire rhétorique a donc été long et incomplet. Dans l’enthousiasme
théorique des années 1960-1970, au temps du culte de la littérarité, de l’autotélicité de la littérature,
etc., nous avons projeté sur le passé une conception de la littérature pure et de la poétique qui date
dans l’ordre de la création du XIXe siècle, où elle ne triomphe d’ailleurs pas totalement, et qui ne
pénètre que très tardivement et incomplètement dans l’enseignement. Le but de mon propos n’était
pas de plaider pour un retour à l’univers traditionnel des belles-lettres et à une pédagogie du XIXe
siècle rétive à l’innovation. Reste que notre sensibilité nouvelle à l’urgence de resserrer le lien
civique nous impose, de ne plus restreindre la littérature au formalisme, la rhétorique aux figures et
l’enseignement à la seule pratique du commentaire littérair
La rhétorique du XIXe siècle formait des notables. Comment faire advenir une "rhétorique
populaire" pour reprendre le titre d’un manuel d’Édouard de Laboulaye, un des pères de la
République?
La rhétorique du XIXe siècle était accusée de verser dans la sophistique. Nos apologies de la
"communication" tombent aussi sous ce reproche. Comment faire des lettres le moyen d’une pensée?
La rhétorique était liée à la domination, voire à la guerre. Mme de Staël l’avait déjà dit, l’expérience
totalitaire l’a montré davantage encore. Sans croire que "toute langue est fasciste ", nous restons aujourd’hui héritiers de Roland Barthes et de l’analyse critique du discours: "parier et à plus forte
raison, discourir, ce n’est pas communiquer, comme on répète trop souvent, c’est assujettir" (1977).
Mme de Staël opposait à la rhétorique terroriste l’éloquence animée par l’enthousiasme du Bien.
Encore faut-il s’accorder sur le Bien: faute d’un consensus sur une révélation religieuse ou une
philosophie, quel destin pour le "vir bonus dicendi peritus " ? La rhétorique contemporaine ne peut
se passer d’une r
Françoise MELONIO
Université Paris X-Nanterre
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Nathan université.
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